Il y a quelques semaines, je vous faisais part de ma difficulté à rire devant les comédies, qu’elles soient des single ou des multi-caméra. Rassurez-vous, ça n’a pas changé, j’en ai encore abandonné deux entre-temps. Mais le commentaire de ladyteruki a complètement changé ma vision des choses. L’humour est en effet quelque chose de très personnel, et si je ne ris pas devant Community ou Malcom in the Middle par exemple, ça ne veut pas dire qu’il n’existe pas quelques comédies faites pour moi. Il faut juste que je voie plus grand, que je balaie toutes les époques et tous les pays (dans la limite du possible). Ma frustration s’est transformée en un défi de la plus haute importance, une telle importance que ça mériterait presque une résolution de l’ONU. Je suis parti à la conquête des comédies perdues. Et chaque soir, je me regarde devant le miroir, je prends la voix de Cortex et tout en levant le poing et en plissant les yeux, je me dis que demain, j’y arriverai, je conquerrai la comédie. Notez l’étrangeté de la conjugaison du verbe conquérir.

Bref, pour mon premier essai, j’avoue avoir joué la sécurité en choisissant une sitcom très réputée que j’étais sûr d’aimer, même si je n’allais pas forcément rire. J’ai nommé The Golden Girls, l’histoire de quatre femmes d’âge mûr (voir très mûr) vivant ensemble dans une maison à Miami. Bon, bien sûr, j’ai fini par adorer, par dévorer les sept saisons en quelques semaines et par rire, oui oui, par rire;  et je vais tenter de vous expliquer pourquoi en évitant d'être trop larmoyant. Comprenez bien, j’ai terminé la série hier soir, je suis en plein Golden Grief.

 

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Donc pourquoi ai-je adoré The Golden Girls ?

 

Parce que “Qui aime bien, châtie bien” n’a jamais été aussi vrai.

La recette miracle de la série, c’est toute cette incroyable méchanceté enrobée d’amour. Non parce que faut le voir pour le croire, elles se balancent des trucs incroyables à la tête.

Rose (Betty White) est sans arrêt traitée d’idiote, faut dire qu’elle le cherche bien et qu’on l’adore pour ça. Elle vient d’une petite ville nommée Saint-Olaf où les habitants ont tous l’air aussi timbrés les uns que les autres. Rose adore raconter les histoires, souvent sans intérêt ou complètement ahurissante, de sa petite ville, ce qui exaspère ses amies et a donné lieu au désormais célèbre “Shut up, Rose !” Ce qui est marrant avec ces histoires de Saint-Olaf, c'est qu'on se sent comme ses amies. On commence par soupirer un grand coup, puis la curiosité nous gagne, on se demande quelle énormité elle va encore nous sortir et on écoute la suite. Puis ces inepties donnent à Dorothy (Bea Arthur) l’occasion d’user de sarcasmes délicieux et de tirer des têtes à faire sourire un mort. Parmi les meilleures bêtises de Rose, je retiens l’épisode où cette dernière organise l’anniversaire de Dorothy dans un resto pour enfants avec un clown grotesque. Car oui, avant d’être stupide, Rose est surtout très naïve et enfantine, c’est ce qui la rend si attachante.

Dorothy, elle, c’est sur son physique que les plaisanteries portent. Très grande avec une voix grave, les trois autres la comparent souvent à un homme. Elles se marrent comme des baleines dès que Dorothy a le malheur de leur annoncer qu’elle a un rencard, parce qu'elle passe pour une femme ennuyeuse, méchante et peu séduisante. La première à se moquer d’elle, c’est sa propre mère, Sophia (Estelle Guetty). Le plus drôle dans tout ça, c’est que Dorothy leur donne raison et passe souvent pour une femme désespérée face aux hommes. Et puis, c’est vrai qu’elle est méchante, c’est la seule à dire des horreurs intentionnellement. Mais comme c'est fait avec humour et qu'au fond, Dorothy est une amie exceptionnelle, on se laisse prendre au jeu et on ne lui en tient absolument pas rigueur.

Blanche (Rue McClanahan), vraie nympho, ne compte plus les doux surnoms que ses amies lui ont attribués. Les mots “slut”, “tramp”, “easy”, "hooker" reviennent souvent. Sophia sortira même une des phrases cultes de la série en disant à Blanche "You look like a prostitute". Les blagues concernant la rapidité à laquelle elle se couche devant un homme fusent. Mais ça ne la gêne pas, elle en est presque fière et en joue. C’est une femme narcissique obsédée par la jeunesse et la beauté, complètement libre, qui n’a connu qu’un seul grand amour, son défunt mari et se contente désormais de vivre sa vie pleinement. C'est aussi une femme conservatrice qu'aucun membre de sa famille ne va épargner. Adultère, homosexualité, lubies extravagantes et j'en passe. C'est ce qui fait grandir Blanche et la rend bien plus ouverte et tolérante qu'elle n'y paraît.

Sophia, elle, est juste considérée comme une vieille femme pingre et sournoise ayant des principes parentaux uniques qu'elle aime justifier par son enfance en Sicile, où les armes et les clans familiaux régnaient en maîtres.

Mais malgré ce qu'on pourrait croire, cette série n’est vraiment qu’amour. Cette franchise entre elles, le fait que ces femmes assument parfaitement leurs défauts, le fait qu’elles ne prennent mal ces vacheries que très rarement et qu’elles ne se gênent pas pour rendre la pareille dès que l’occasion se présente, tout ça fait qu’on rigole beaucoup. La violence de ces remarques est proportionnelle à la puissance de leur amitié. Elles se considèrent comme des soeurs et se montrent présentes dès que les évènements deviennent plus sérieux. Blanche ne pense qu’à elle, Rose est toujours à côté de la plaque, Dorothy est snobe et aigrie, mais elles s'aiment comme elles sont. La vraie amitié, je pense qu'elle ressemble fortement à ça. Accepter les défauts de l’autre sans tenter de le changer. Tant que tout est réciproque, je trouve ça finalement très sain.

 

Parce que non, le rire enregistré n’est pas forcément insupportable.

J’entends et je lis beaucoup de gens se plaindre des rires enregistrés. Ce qui revient le plus, c’est que ça coupe toute envie de rire ou qu’ils apparaissent alors qu’il n’y a rien de drôle. Je n’ai jamais détesté ce procédé sans en être vraiment fan, mais je comprenais totalement l’agacement qu’il pouvait provoquer. Avec The Golden Girls, j’ai enfin compris. Les rires en boîte, c’est juste un énorme plus quand ils sont bien utilisés. Et dans ce cas-là, tout repose sur les acteurs. Ils doivent faire preuve d’un réel talent de comédien pendant ces “pauses rires” et ne pas se contenter d’attendre que ça passe. Tout passe par les expressions et les gestes, c’est quasi un travail de mime. Le rire enregistré n’est pas là pour marquer la fin d’une réplique marrante, il est son prolongement direct, il la sert, la continue et peut même la rendre bien plus drôle. Alors, bien sûr, si ce procédé est mal utilisé et que les acteurs ne sont pas à la hauteur, ça peut vite devenir embarrassant et pour la série et pour nous. Si les quatre actrices excellent à cet exercice, je remettrais la médaille d’or à Bea Arthur dont les expressions exaspérées resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Cette femme savait tout faire, c’est dingue. Elle nous a quittés en 2009, peu après Estelle Getty en 2008 et peu avant Rue McClanahan en 2010…  Bon sang que ça me rend triste.

 

Parce qu’il est inutile d’en faire des tonnes pour devenir une comédie militante.

Quand The Golden Girls a commencé, on était en 1985. Pour ceux qui ont vu le premier épisode de l’Amérique en Prime Time il y a quelques jours sur Arte, on a pu voir que le rôle de la femme à la télé était en pleine évolution à cette époque. Et pour le coup, The Golden Girls sort l’artillerie lourde avec son casting principal 100 % féminin. Fini, les gentilles ménagères, on a face à nous trois femmes indépendantes qui parlent de tout sans complexes. Le sexe est souvent abordé, notamment par l’intermédiaire de Blanche qui a développé un amour pour les hommes qui ferait rougir Paris Hilton. Mais il est aussi question d’un tas d’autres sujets plus sérieux et incroyablement osés pour une comédie diffusée à une heure de grande écoute sur une chaine aussi importante que NBC. Si en 2012, ça m’étonne, je n’imagine pas dans les années 80. Ou peut-être que ça paraissait plus normal à cette époque, et que les associations bien pensantes ne cassaient pas encore les pieds à tout le monde. La série traite ainsi sans retenue de la sexualité chez les séniors, de l’homosexualité, de la maternité chez les ados, des problèmes d’érection, de la procréation médicalement assistée, du divorce, de l'adultère, de l'immigration clandestine, de la pauvreté, et j'en passe.

Pour nous plonger un peu dans un contexte plus actuel, je prendrais l’épisode où l’un des membres de la famille de Blanche décide d’épouser son partenaire qui est… du même sexe. Ce ne sera pas le seul personnage homosexuel de la série, d’ailleurs. Tout est toujours traité avec beaucoup d’humour, avec une tolérance à toute épreuve, et franchement, ces épisodes font mouche. Peut-être faudrait-il organiser des projections géantes de ces épisodes dans les pays concernés, quand on voit que le débat est toujours présent et bien moins avancé en France, trente ans plus tard.

Un autre épisode particulièrement fort concernait le SIDA, avec cette phrase marquante prononcée par une Blanche pleine de colère “AIDS is not a bad person's disease, it is not God punishing people for their sins”. Voilà, une phrases, une petite phrase, mais la scène reste gravée dans vos mémoires pendant très longtemps. C’est du militantisme intelligent et efficace, inutile d’en faire des tonnes et de forcer les gens à être d'accord avec telle ou telle idée en utilisant tous les clichés passant dans le coin.

 

Le passage susmentionné est à 1'10.

 

Parce que, bon sang, il est où, le cross-over avec Murder She Wrote ?!

Ouais, il est où, d'abord ? Non, mais vraiment, il est où ?

L’épisode était presque tout écrit dans ma tête. Rose, Blanche, Dorothy et Sophia se rendent à Saint-Olaf pour la réunion des anciens élèves de Saint-Olaf High. C’est alors que quelqu'un empoisonne la fournée de Houflenbarcanhagen que Rose avait cuisinés pour l'occasion. Un ancien élève meurt et Rose finit en prison. Désespérée, Dorothy appelle sa super copine Jessica à la rescousse. Ce serait un épisode de Murder She Wrote comique avec plein de Saint-Olafiens bizarres. Certains accuseraient les poules, d'autres invoqueraient une prétendue vengeance des dieux nordiques ou de Bozo le clown. Bon, ok, je m'emballe un peu.

Franchement, quand on sait que Bea Arthur et Angela Lansbury étaient très proches… quelle occasion manquée… J'imagine, de toute façon, que les cross-overs entre une série ABC et une série NBC ne se faisaient pas plus à l'époque qu'ils ne se font aujourd'hui. Et alors que je n’arrêtais pas d’y penser depuis le début de la série, la saison 7 est venue m’achever avec un épisode “Murder Mystery” sensationnel, sans doute l’un de mes préférés. Je crois qu’on tient là l’un de mes plus grands regrets de sériphile.

Pour un premier pas dans mon défi Comédies, on peut dire que c’est une franche réussite. Non seulement j’ai ri souvent et de bon coeur, mais en plus, cette sitcom se place directement parmi mes séries préférées. A peine ai-je terminé l’intégrale de The Golden Girls que j’ai déjà envie de me la refaire et peu de série sont capables de me faire cet effet-là. Je redoutais un peu ce final, j’ai bien chouiné devant, mais finalement, je n’ai pas l’impression que ce soit fini. J’avoue que même pendant mon marathon, il m’arrivait d’aller sur Youtube pour revoir des passages des épisodes précédents. Je me marre encore en repensant à Rose qui prononce L.A. LawLalo” en pensant que c’est un truc français, à Blanche qui balance à Dorothy “Eat dirt and die, trash!”, à Sophia et ses leçons magnifiques sur la vie "Jealousy is a very ugly thing, Dorothy. And so are you in anything backless". Je revois George Clooney tout jeune, Burt Reynolds ou encore Leslie Nielsen fouler le sol de cette petite maison de Miami. J’y retournerai très bientôt pour une nouvelle salve d'épisodes. Mais pas tout de suite, car mon défi continue.

Eh oui, Minus, mon défi continue...