Cette année, j'ai décidé de prendre trois semaines de vacances en septembre. C'est la première fois que je prends autant, mais j'en avais terriblement besoin. J'en étais pas au stade du burn-out, mais il me devenait de plus en plus difficile de me pointer au boulot avec sourire et bonne humeur, comme j'ai pris et donné l'habitude de faire. La fatigue a pris le dessus, je n'arrivais tout simplement plus à faire semblant et je voyais bien que la qualité de mon travail se dégradait. Puis à quoi bon continuer à repousser les limites, de toute façon ? Dans mon métier, on est piétinés par la hiérarchie et méprisés par les usagers. La plupart du temps, je m'en fous, mais pas là, c'était la goutte d'eau.

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Alors, un soir d'août particulièrement maussade, sur un coup de tête, j'ai pris des billets d'avion pour Londres et réservé deux nuits à l'hôtel. Je ne suis pas du genre à faire ça, je suis plutôt celui qui va réfléchir à tout pendant des jours et des jours. Mais voilà, si je m'étais mis à réfléchir deux minutes, j'aurais repensé à ma peur de l'avion, au prix déraisonnable que ça représentait, à tout ce qui pouvait mal tourner pendant ces trois jours, aux faits de partir seul, que mon accent français quand je parle anglais est insupportable, et je ne serais probablement pas parti. Là au moins, avec les billets d'avion pris, je ne pouvais plus reculer. J'ai passé mes dernières semaines de boulot à imaginer ce mini-voyage sans jamais regretter une seule seconde de m'être lancé. J'ai commencé à penser à ce que je pourrai faire là-bas, aux comptes que je n'aurai pas à rendre une fois sur place, au "Tube" et à ses messages de service, au West End, à ses théâtres et à la production des Misérables que j'avais vue dans l'un d'eux, il y a deux ans.

Le jour J est enfin arrivé, je me suis levé, j'ai pris ma douche, mon sac, et je suis parti sans me retourner. Bon, j'en menais moins large quand je me suis retrouvé au moment d'embarquer. Je me suis soudainement souvenu de ma peur de l'avion, de cette affreuse sensation d'être enfermé dans un truc qui vole à des centaines de mètres du sol. Une sorte de claustrophobie combinée à une acrophobie, une alliance satanique prête à tout pour foutre en l'air vos nerfs. Un demi lexomil plus tard, j'étais accroché à mon siège, les dents serrées, mais au moins, j'ai pu survivre au vol.

Bref, je ne suis pas venu vous bassiner avec tout le contexte psychologique de ce voyage. Je ne suis pas venu vous raconter comment je me suis senti revivre en me baladant le long de la Tamise parmi les joggeurs londoniens et les rares passants, alors qu'il faisait gris, un peu froid et qu'il bruinait. Je ne suis pas venu non plus vous expliquer pourquoi j'ai passé une demi-heure à écouter une femme chanter du Puccini au Covent Garden Market, ni pourquoi j'ai rêvassé pendant une heure chez Hamleys ou encore comment je suis tombé sur un food truck polonais étonnant à côté d'un autre food truck tenu par des français expatriés fort sympathiques. Non, je suis venu vous parler de The Book of Mormon, un musical que je rêvais de voir depuis des années.

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Alors, pour ceux qui ne connaissent pas, The Book of Mormon est un musical créé pour Broadway en 2011 par Trey Parker et Matt Stone, les créateurs de South Park entre autres, et Robert Lopez, un petit génie dans le milieu (même si tout le monde le déteste sans le savoir, maintenant, à cause de Let it goLibérée, Délivrée.) La production londonienne a débuté en 2013, et ça fait maintenant 3 ans et demi que, 8 fois par semaine, le spectacle affiche complet. Sans parler de la production à Broadway qui elle, existe depuis plus de 5 ans et marche toujours aussi fort.

C'est simple, j'avais des attentes démesurées sur ce spectacle, mais je n'ai absolument pas été déçu. Bon, à mes yeux, KJ Hippensteel et Brian Sears, bien que merveilleux, n'étaient pas à la hauteur de Josh Gad et Andrew Rannells, les premiers à avoir endosser les rôles principaux de ce musical. Mais au final, tout fonctionnait parfaitement. La preuve, je n'ai jamais entendu un public rire autant, et je riais avec eux. On riait fort, sans honte ni retenue, certains en pleuraient, et je peux vous dire que c'est magnifique d'assister à ça. On riait grâce aux paroles des chansons, grâce aux dialogues, mais aussi grâce à la mise en scène formidable, grâce aux comédiens qui donnent vraiment tout au public et grâce à l'orchestre, caché sous la scène. Je ne pensais pas qu'un orchestre pouvait avoir un potentiel comique, et encore moins un timing comique si précis et pertinent. A vrai dire, tout a l'air d'être prévu et réglé au millimètre dans ce spectacle, des chorégraphies jusqu'aux décors, en passant par les lumières et les accessoires.

Alors attention, ce n'est pas pour tout le monde, c'est extrêmement vulgaire et le spectacle en offensera plus d'un. Après tout, on parle des créateurs de South Park, là. (Je précise d'ailleurs que je ne suis absolument pas fan, mais alors pas fan du tout de la série animée.) Le spectacle dénonce beaucoup de choses par la provocation et certains pourraient ne retenir, et je peux les comprendre, que la provocation. Cependant, je reste persuadé qu'il faut arriver à voir plus loin que ça. Les personnages sont des caricatures, certes, mais n'en restent pas moins profondément humains. Ils paraissent ridicules au premier abord, mais si on les observe bien, ils sont d'une honnêteté et d'une naïveté émouvantes et possèdent tous des qualités que l'on aimerait sûrement se trouver à soi-même et aux autres. Sous son air crétin et primaire, The Book of Mormon fait passer quelques messages bien douloureux à toutes les personnes intolérantes qui peuplent cette planête.

Quand est venu l'heure de l'entracte, on était tous frustrés, on aurait voulu que tout recommence de suite. Ma voisine américaine et moi en avons profité pour partager notre enthousiasme après ce premier acte, discussion qui a vite glissé sur la ressemblance entre le comédien principal et Sean Maher dans Firefly. On a ensuite parlé rapidement de Dollhouse, c'était drôlement cool. J'en reviens pas de m'être retrouvé à parler de ce genre de choses à ce moment-là. Quand je vous dis que cette soirée devenait de plus en plus formidable. Puis le spectacle a repris. 

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Le deuxième acte n'a pas fait mentir le premier. Le spectacle s'est terminé dans une bonne humeur collective et réconfortante. La standing ovation a semblé durer une éternité, comme si les gens refusaient de partir et souhaitaient rendre à la troupe tout ce que cette dernière venait de leur transmettre pendant plus de deux heures. Nous avons fini, la mort dans l'âme, par rejoindre les sorties et nous éparpiller dans Coventry Street. Il devait être 22h30. Affamé, j'ai terminé la soirée en dévorant un hamburger sur Leicester Square. J'ai regardé un moment les artistes de rue qui captivaient la foule de noctambules et je suis rentré à l'hôtel, la tête et le coeur légers.